- Un tireur embusqué ? s'étonna Feï, tout en tournant la touillette dans sa tasse de café au lait.
Samuel confirma d'un hochement de tête. L'histoire lui semblait saugrenue à lui-même, maintenant qu'il était tranquillement assis à la cafétéria de la bibliothèque de Katedral. Il s'était attendu à
voir des choses étranges en s'installant à la capitale, mais ça ce n'était pas bizarre, c'était surtout de très mauvais augure. On lui avait bien fait comprendre depuis qu'il était au Chorus, de
façon implicite et explicite, qu'il était une cible pour des organisations telles que la Confrérie Écarlate. Bien que la raison lui échappait encore, et que tous ceux possédant des informations sur
le sujet faisaient une coalition pour les lui dissimuler, il comptait bien découvrir le pourquoi du comment. Feï fronça les sourcils, tout en passant mécaniquement sa main sur ses cheveux tirés en
arrière.
- Mais le type que tu surveillais est mort non ? Si des gens t'ont vu le suivre tu risques d'avoir des soucis avec la police.
- Non, c'est ça le plus bizarre. Les Nettoyeurs n'ont rien eu à faire, Caprini est mort d'une rupture d'anévrisme selon la police. Le trou dans son crâne n'était visible que sur le plan éthéré.
Feï haussa un sourcil. Cette histoire était louche du début à la fin. Samuel était rassuré que son collègue et ami partageait sa surprise, car lors du debriefing avec Keroll, ce dernier n'avait
fait qu'enregistrer le rapport de Samuel en précisant sans grande conviction qu'il y aurait une enquête sur cette affaire. La Principauté n'avait pas manifesté plus de curiosité ou d'intérêt pour
ce fait étrange, mais Samuel en avait pris l'habitude avec lui. Il ne pensait pas que c'était une personne mauvaise, mais Keroll devait probablement se plier à des ordres venant de plus haut.
- Si je comprends bien, c'est un fusil qui agit sur le plan éthéré. Quand on regarde les effets d'un point de vue physique, ça ressemble à une mort naturelle. Je ne sais pas si les armes du Chorus
sont capables de ça, tu sais. C'est complètement diabolique, qui aurait un intérêt dans ce type d'agissement ? La Confrérie ?
- Possible. Ils ont l'air de me vouloir vivant, mais je ne pense pas qu'il s'agisse d'eux. Et puis ça fait un moment qu'ils se font discrets, ils ont peut-être laissé tomber.
- Tu ne le penses pas sérieusement ?
- Non, en effet, soupira Samuel.
Feï bâilla et s'étira, avant de tourner la tête vers la porte. Cette partie du Corridor était plutôt calme en ce moment. C'était l'été aussi à Avalon, la plupart des anges ne se sentaient pas très
attirés par la bibliothèque à cette période de l'année, cette cafétéria était donc une des plus calmes de Katedral en ce moment. Samuel continuait de réfléchir pour lui-même en profitant du silence
qui s'était installé. Il fallait d'abord déterminer quel genre de fusil c'était, mais il doutait que quiconque de la Section Armée lui réponde. Ou plutôt si, il y avait bien une personne qui
pourrait l'aider.
- Ça te dit d'aller t'entraîner un peu ? Je vais finir par rouiller, ça fait trois semaines qu'il ne se passe rien dans mon secteur.
- Non merci, il faut que je rentre. Tara devrait arriver dans la soirée.
- Ah ...
Samuel nota un léger renfrognement de la part de son interlocuteur. Il interpréta cela comme une déception du fait de ne pas pouvoir s'amuser un peu en salle d'entraînement.
- La prochaine fois, promis.
- Tu rames toujours autant avec ton Cosmos ?
- Pas la peine de faire le malin, je n'ai pas besoin de ce genre de chose pour te plier.
- On a bien vu ça la dernière fois, rétorqua Feï avec un sourire en coin.
Samuel sourit en retour, se leva et ramassa son sac. Il adressa un signe de tête à Feï et salua la serveuse avant de quitter la pièce. Il venait à peine d'arriver à Paris et déjà les bizarreries
commençaient. Mais cela était peut-être aussi un signe : les choses se remettaient à bouger, peut-être allait-il pouvoir avancer dans son enquête concernant sa naissance, et les évènements qui
avaient eu lieu trois ans plus tôt. Il avait par ailleurs curieusement remarqué que certains documents avaient disparu de la bibliothèque quelques jours après son escapade au Pandemonium.
Impossible de mettre la main sur un ouvrage abordant des thèmes tels que les Sephiroth, Rakuen, ou encore les Orbes d'Harmonie. Il n'avait fait des recherches sur ce dernier sujet que par pure
curiosité, sans imaginer que son enquête soit reliée à cela, mais puisque certaines personnes avaient tenu à ce que les ouvrages sur le sujet soient retirés des rayons, il devait y avoir une bonne
raison. A moins qu'il ne soit pas le seul à enquêter sur des sujets sensibles dans l'enceinte de Katedral ...
Paris la nuit avait un éclat à la fois magique et nostalgique. Du haut de l'appartement au dernier étage de l'immeuble, Samuel observait par la baie vitrée les lumières immobiles de la ville se
refléter sur la Seine, et le ballet blanc et rouge des phares glisser silencieusement sur la rue. Quelque chose en lui s'agitait, c'était une présence qui avait fini par lui devenir familière, bien
qu'il ignorait ce dont il s'agissait. Il n'appréciait pas vraiment ces moments qui lui donnaient l'impression de ne pas être le seul habitant de son corps, mais il sentait confusément que
« l'autre », comme il l'appelait, ne lui voulait rien de mal. Il entendit alors le son de la clé dans la serrure, et se retourna au moment même où Tara entrait.
- Hello, je suis de retour ! Tu sais qu'on ne peut même pas se téléporter ici ? L'ascenseur ne marchait pas, j'ai dû monter tous les étages à pied ...
Elle laissa tomber son lourd sac de voyage à côté de l'entrée et s'avança pour faire la bise à Samuel. Il avait remarqué dès le premier jour que la téléportation était impossible ici et cela lui
avait paru évident pour des questions de sécurité. Tara devait vraiment être dans la lune pour s'en apercevoir seulement maintenant.
- Alors, quoi de neuf depuis la dernière fois ? Il s'est passé des choses intéressantes ?
Samuel lui raconta alors sa mésaventure avec David Caprini et le parasite, sans omettre la mystérieuse apparition du sniper éthéré. Elle eut à peu de choses près la même réaction que Feï, ce qui
conforta Samuel dans son idée.
- Et si tu demandais à Thémis ? Elle doit s'y connaître en fusils !
- J'y ai pensé oui.
Il pouvait demander à Thémis en effet, cela faisait un certain temps qu'il ne la voyait presque plus. Depuis l'épisode d'Halloween lors de sa première année en tant que Sentinelle, la jeune fille
avait été gravement blessée, puis par la suite transférée dans une autre unité. Il ne l'avait ensuite croisée que de façon sporadique et n'avait plus eu de conversation dépassant quelques secondes
depuis lors. Samuel se considérait comme responsable de ce qui lui était arrivée, et des cicatrices qu'elle en avait gardé. Il s'aperçut alors du regard quelque peu inquiet que lui lançait Tara et
se reprit rapidement.
- Bon, quoi qu'il en soit tu devrais te coucher, tu dois être épuisée.
- Un peu fatiguée oui, mais tu sais, le voyage est rapide quand c'est instantané !
Approuvant d'un signe de tête, Samuel retourna à la fenêtre tandis que Tara se rendait dans la salle de bain pour se changer. La phrase anodine de Tara avait éveillé de nouveaux souvenirs
nostalgiques dans les pensées de Samuel. C'était vrai, le voyage était rapide, il y avait souvent pensé. Et pourtant, au cour de l'année écoulée, Jade n'était jamais venu le voir, même brièvement.
Tout juste avait-il eu un coup de fil au début, ainsi que deux ou trois carte postales. Une lettre un peu plus longue datée d'il y a trois mois déjà, et depuis plus aucune nouvelle. Finalement,
Jade tout comme Thémis faisaient sans doute partie du passé. Il soupira, et après un dernier regard à la ville lumineuse, alla se coucher tout habillé.